Chapitre 6 - LE RETOUR
Boulogne avait été libérée le 22 septembre 44, presque cinq mois après le débarquement en Normandie. Les Allemands, avant leur reddition, avaient achevé à la dynamite le travail de destruction qu’ils avaient entamé cinq ans plus tôt et que les Anglais puis les Américains avaient poursuivi entre 40 et 44. La zone portuaire et ses infrastructures furent presque entièrement détruites, le port rempli des derniers bateaux coulés, était devenu impraticable à la navigation. La ville aussi fut partiellement rasée, en particulier la basse ville et bien entendu notre quartier de Saint-Pierre, situé trop près du port pour être épargné. Alors qu’avant la guerre notre ville comptait près de 50 000 habitants, en ce début d’année 44, la population avait été divisée par quatre. Les derniers événements avaient même obligé une évacuation presque complète de la ville, ne laissant sur place que des personnes utiles aux forces ennemies, fonctionnaires, requis ou commerçants. La plupart des maisons avaient été touchées, sans oublier les bâtiments administratifs et les écoles détruites aux deux tiers. Il fallait donc reconstruire, et vite mais comment, et avec quels moyens ?
Ce sont les prisonniers Allemands qui furent employés en premier au déblaiement, ils se retrouvèrent à la place des requis qu’ils avaient fait travailler pendant plusieurs années à leur folie destructrice.
Le port de Boulogne n’avait été remis à disposition des autorités maritimes que pour commencer le déminage et le nettoyage de la zone portuaire. Le bilan était lourd, tout n’était que ruines et désolation. A titre d’exemple, sur les quelque soixante grues que comptait le port avant la guerre, une seule était en état de fonctionner. Plus de bateaux, plus d’infrastructures, peu de carburant : la pêche ne pouvait redémarrer dans de telles conditions. En 1945, seules quelques petites unités de pêche côtière alimenteront le marché aux poissons avec des quantités à peine plus importantes que pendant les quatre années de guerre endurées par notre ville.
Cet état de délabrement ne favorisait pas le retour rapide de tous ceux qui avaient fui l’horreur mais qui n’avait qu’une seule envie, un seul objectif : retrouver leur ville, leur maison, leurs amis. Pour eux, pour nous, rentrer était devenu une obsession.
Il m’était devenu insupportable de regarder ma mère fixer le chemin menant à notre petite maison normande, dans l’attente du retour de sa fille disparue. Pour elle, elle n’était pas morte, c’était impossible, elle allait revenir, là, par ce sentier qu’elle avait emprunté si souvent. Et que dire à une mère qui ne veut pas, qui ne peut pas comprendre ? Les mots nous manquaient. Il fallait quitter cet endroit, partir, retourner chez nous.
Arrive enfin le moment tant attendu par la famille de Jeannine : le retour en chemin de fer à Boulogne, après cinq longues années d’exil.
Un retour difficile où cette famille va découvrir l’étendue des dégâts. Boulogne est dévasté, le quartier de Saint-Pierre, « leur » quartier, est anéanti.
Pourtant, il faut vivre ou plutôt survivre, entre logement délabré et approvisionnement aléatoire. Mais malgré les difficultés, un vent d’optimisme souffle sur la ville. La population, et les jeunes en particulier, n’ont qu’une envie : que la vie reprenne et que Boulogne se reconstruise.

En 1945, à la fin de la guerre, la ville est détruite à 80%. Les infrastructures portuaires sont complètement anéanties.
L’activité pêche est passée de 100.000 tonnes avant la guerre à moins de 2.000 en 45. La flotte n’est plus constituée que de quelques petits bateaux poursuivant l’activité.
Un plan de reconstruction sera vite élaboré et il engagera la ville sur le chemin du renouveau pour une durée de 15 ans. En attendant et dans l’urgence, des cités provisoires seront construites pour pallier le manque de logements.